Y a-t-il eu un moment de la course où tu t’es dit : « Je me sens bien, je peux gagner aujourd’hui » ?
Comme je l’ai dit, j’ai ressenti une sensation étrange pendant la course, une sensation que je n’ai plus jamais ressentie dans ma carrière, une sorte de légèreté. Par exemple, à un moment donné, il y a eu un barrage routier pour protester et nous avons été déviés sur l’autoroute, et même là, je n’ai jamais perdu ma concentration. Je savais que ce serait difficile de gagner : impossible d’atteindre le sommet du Poggio avec plus de 5-6 secondes d’avance et, au mieux, je pourrais en reprendre quelques-unes dans la descente. Mais je me sentais confiant, supérieur.
Avez-vous tiré des leçons des erreurs commises lors des éditions précédentes ? Quels sont les « secrets » tactiques avez-vous appris en terminant deuxième en 1988, par exemple ?
Pas vraiment. Ma tactique était toujours la même : attaquer les ascensions avant le Poggio en tête, sans jamais tenter de l’emporter. Je savais que pour tenter une attaque sur le Poggio, il fallait être aussi frais que possible car tout effort antérieur me pénaliserait dans les derniers instants de la course. En 1993, j’ai joué mes cartes exactement comme en 1988 et 1995.
En 88, quand j’ai été dépassé au sprint par Laurent Fignon et j’ai perdu par manque d’expérience. J’étais un néo-pro, il avait gagné deux fois le Tour : j’aurais facilement pu rester dans sa roue pour le sprint. Mais au lieu de ça j’étais convaincu que je pouvais gagner, alors j’ai roulé en tête et j’ai perdu. Mais c’est la leçon de cette défaite qui m’a permis de remporter les championnats du monde plus tard cette année là…
Comment décririez-vous la différence entre les caractéristiques des coureurs nécessaires pour remporter une course en 1993 et celles d’aujourd’hui? À votre époque, la course était-elle plus adaptée à une attaque sur le Poggio ? Ou moins ?
Je pense que c’est pareil. Il n’y a que deux chemins vers la victoire : soit vous êtes un sprinter qui peut tenir un peu sur de courtes montées d’environ 6 minutes, en roulant au-dessus de votre seuil, après quoi il ne reste plus qu’à sprinter. Ou alors vous êtes un rider extrêmement explosif, comme Saronni, Bettini, Alaphilippe, Pogacar, Van der Poel ou Tom Pidcock. Ce sont des coureurs qui changent de rythme de manière brutale et qui peuvent aborder le Poggio comme un sprint 500-600m en montée.
Pour attaquer avant le Poggio, il faut des conditions météo très particulières, comme lors de la victoire du Bugno en 1990. Peut-être qu’il existe une dernière option, uniquement accessible si vous ne faites pas partie des favoris et qui consiste à attaquer au pieddu Poggio après la descente, comme Stuyven en 2021…